Face à l’urgence climatique, beaucoup d’épargnants se demandent s’il faut retirer leurs capitaux des secteurs les plus émetteurs ou rester au contact des entreprises. La réponse n’est jamais mécanique, car le désinvestissement et l’engagement n’agissent pas sur les mêmes leviers, ni avec la même vitesse.
En 2026, la pression reste forte sur les portefeuilles exposés aux énergies fossiles, au tabac ou à d’autres activités contestées. Selon Les Affaires, plusieurs spécialistes estiment pourtant que le retrait complet et la participation active peuvent, chacun à leur manière, produire un effet réel, à condition de viser juste.
A retenir :
- Choix lié à l’objectif visé
- Dialogue effectif comme critère central
- Retrait utile dans certains secteurs
- Mobilisation plus efficace avec influence réelle
- Risque d’adhésion purement symbolique
Comprendre le désinvestissement face à l’engagement responsable
Ce débat prend de l’ampleur parce que les investisseurs ne recherchent plus seulement un rendement, mais aussi une cohérence entre valeurs et capitaux. Selon Les Affaires, l’arbitrage dépend d’abord de la capacité à obtenir un changement concret sans quitter le terrain.
Quand le retrait devient un signal fort
Le retrait vise à couper l’exposition à des activités jugées incompatibles avec une trajectoire climatique crédible. La Fondation familiale Trottier a choisi cette voie dès 2016, en abandonnant pétrole, charbon et gaz, puis en gardant une discussion avec les sociétés restantes.
Retour d’expérience : « Notre politique a réduit notre empreinte carbone de 60 % à 65 %, et nous continuons à discuter avec les entreprises », dit Éric St-Pierre, directeur général de la Fondation. Cette logique montre qu’un divestissement n’empêche pas toute influence, surtout lorsque le portefeuille devient plus cohérent.
Le cas du tabac éclaire aussi cette position, car dialoguer pendant des années change rarement la nature du produit vendu. À ce niveau, la désadhésion devient plus lisible pour les marchés et pour le public, ce qui renforce la portée du geste.
Voici les contextes où le retrait paraît le plus pertinent :
- Secteurs dont le modèle reste incompatible avec l’objectif climatique
- Activités dont le produit pose un problème structurel
- Portefeuilles où l’influence actionnariale reste faible
- Situations où le signal public compte autant que l’effet financier
Ce premier choix prépare naturellement la question inverse : quand vaut-il mieux rester actionnaire et peser de l’intérieur ?
Quand la participation garde plus de poids
L’engagement repose sur une logique différente, car il conserve la présence au capital pour influencer les décisions. Mari Brossard, de Banque Nationale Investissements, rappelle que la clé tient au dialogue effectif, c’est-à-dire à la capacité de transformer une discussion en action mesurable.
Selon Banque Nationale Investissements, cette approche prend tout son sens quand une entreprise annonce des cibles de réduction carbone ou une carboneutralité à horizon 2050. Dans ce cas, la présence à la table de discussion peut soutenir la mobilisation des dirigeants et accélérer l’adhésion interne.
Témoignage : « Si on peut obtenir le changement souhaité, la stratégie à adopter est l’engagement », explique Mari Brossard. Cette position rappelle qu’un actionnaire patient peut parfois obtenir davantage qu’un départ spectaculaire.
À retenir : la participation pèse surtout lorsque l’influence existe déjà, tandis que le retrait devient plus net quand le changement paraît hors de portée.
Mesurer le poids réel de l’actionnaire dans une stratégie climatique
Après le principe vient la mécanique, et c’est là que beaucoup d’investisseurs se trompent de levier. Un portefeuille peut être cohérent sur le papier sans avoir assez de poids pour faire bouger une assemblée générale.
Le rôle du pourcentage détenu et du conseil d’administration
Cette réalité apparaît dans les propos de Sylvain De Champlain, qui insiste sur l’importance du poids détenu dans l’actionnariat. Selon lui, posséder 4 % d’une société change déjà la portée d’une prise de parole à l’assemblée annuelle.
Le conseil d’administration compte aussi, car il filtre la suite donnée aux demandes des investisseurs. Selon De Champlain Groupe financier, les menaces de départ sont désormais prises plus au sérieux qu’il y a sept ou huit ans, signe d’un désengagement devenu crédible.
Avis : « Avec une part significative, l’actionnaire est beaucoup plus lourd à l’assemblée et peut être écouté », estime Sylvain De Champlain. Cette lecture rejoint l’idée qu’une mobilisation efficace suppose un minimum d’adhésion des dirigeants.
| Situation d’investissement | Levier principal | Effet attendu | Limite fréquente |
|---|---|---|---|
| Forte part au capital | Vote et dialogue | Influence sur la stratégie | Nécessite une coalition |
| Part faible | Signal de sortie | Pression publique | Pouvoir direct réduit |
| Secteur déjà en mutation | Engagement continu | Amélioration progressive | Résultats plus lents |
| Secteur à risque structurel | Désinvestissement | Cohérence éthique accrue | Influence interne limitée |
Ce cadrage financier prépare un autre enjeu, plus discret mais décisif : la réaction du marché quand les capitaux sortent vraiment.
Les réactions des entreprises face aux menaces de sortie
Quand une entreprise sait que ses investisseurs peuvent partir, le rapport de force change vite. Selon Sylvain De Champlain, certaines sociétés, autrefois indifférentes, prennent maintenant ces avertissements au sérieux.
Cette évolution n’efface pas le débat, mais elle modifie le coût d’un retrait annoncé. Plus l’entreprise dépend des marchés publics, plus la menace de sortie peut peser sur ses choix, ses annonces et sa réputation.
Le sujet devient alors très concret pour un investisseur hypothétique, disons une caisse qui détient une part visible d’un producteur d’énergie. Elle peut soit discuter longtemps, soit signaler qu’un manque d’actions entraînera un retrait progressif des capitaux.
Voici ce qui change quand la menace devient crédible :
- Pression accrue sur la direction
- Réévaluation du coût du capital
- Attention renforcée aux objectifs affichés
- Risque de perte de soutien actionnarial
Cette pression reste toutefois imparfaite, car elle ne touche pas toutes les entreprises avec la même intensité.
Pourquoi le désinvestissement ne suffit pas toujours à changer les pratiques
Le retrait peut marquer les esprits, mais son efficacité dépend de la structure du financement concerné. C’est précisément là que l’analyse économique nuance les espoirs les plus ambitieux.
Le financement privé comme voie de contournement
Charles Séguin, professeur à l’ESG UQAM, doute qu’un désinvestissement isolé assèche vraiment les capitaux disponibles pour les pétrolières. Selon lui, d’autres investisseurs prennent souvent la place des sortants, mais ils exigent alors des rendements plus élevés.
Selon ESG UQAM, ce remplacement ne ferme pas les robinets, il les rend seulement plus chers. Les sociétés concernées peuvent alors se tourner vers du financement privé, moins accessible, mais encore suffisant pour lancer certains projets contestés.
Ce mécanisme explique pourquoi un retrait moralement clair peut produire un effet financier limité. Le marché reste poreux, et les fonds moins sensibles aux enjeux climatiques continuent parfois d’alimenter les activités les plus discutées.
Le point n’est pas de choisir un camp par réflexe, mais de mesurer la chaîne complète du capital. Cette précision ouvre sur la question suivante : à quelles conditions l’engagement redevient plus utile que le départ ?
| Source de capital | Accessibilité | Coût probable | Impact sur la pression climat |
|---|---|---|---|
| Marchés boursiers | Élevée | Variable | Visible et rapide |
| Nouveaux investisseurs de remplacement | Moyenne | Plus élevé | Pression partielle |
| Financement privé | Moins ouverte | Souvent supérieur | Effet indirect |
| Capitaux peu sensibles au climat | Disponible selon contexte | Souvent compétitif | Frein limité |
Dans cette configuration, le débat quitte la morale pure pour entrer dans l’efficacité réelle des leviers financiers.
Choisir entre adhésion, mobilisation et désengagement ciblé
Le bon choix dépend alors de la cible, du niveau d’influence et de l’urgence du risque. Une entreprise qui affiche des objectifs crédibles peut bénéficier d’une mobilisation patiente, tandis qu’un secteur comme le tabac appelle souvent un désengagement plus net.
Retour d’expérience : « Nous pouvons tout de même discuter avec les entreprises, surtout celles qui ont encore beaucoup de travail à faire », résume Éric St-Pierre. Cette approche montre qu’un retrait partiel peut coexister avec une présence utile sur d’autres dossiers.
Dans la pratique, l’investisseur gagne à comparer trois questions simples : peut-il parler, peut-il être entendu, peut-il mesurer un effet ? Si l’une de ces réponses manque, l’adhésion au dialogue risque de devenir purement symbolique.
Un lecteur prudent retiendra surtout qu’aucune stratégie n’est magique, et que le bon arbitrage dépend du secteur, du poids détenu et du changement recherché. C’est sur cette base que les choix d’allocation deviennent réellement défendables.
Source : Les Affaires, « Face à l’urgence climatique, désinvestir ou s’engager? », Les Affaires, 2026 ; e4s.center, « Désinvestir : pour quel impact », e4s.center, année non précisée ; Accenture, « Les secrets de la valorisation des désinvestissements », Accenture, année non précisée.